Des cafés d’antan aux tournois d’aujourd’hui : l’épopée des échecs à Pertuis

07/08/2025

Un jeu millénaire dans un décor provençal : l’arrivée des échecs à Pertuis

Quand on pense à Pertuis, ce sont souvent les marchés colorés, la fête de la Saint-Martin et le doux accent du Sud qui viennent à l’esprit. Pourtant, entre deux rangées de platanes, les échecs ont discrètement trouvé leur place au fil des décennies, tissant leur toile jusqu’à devenir un pilier inattendu de la vie culturelle locale. Mais comment ce jeu venu d’Inde, en passant par la Perse et l’Europe médiévale, a-t-il posé son Roi sur les terres luberonaises ?

Si les archives municipales laissent peu de traces sur la pratique des échecs à Pertuis avant le XX siècle, une mention dans Le Provençal de 1954 signale déjà l’existence de "cercles" de joueurs dans les cafés du centre-ville. Les parties se jouaient alors dans l’arrière-salle, entre un pastis et une belote, le tout dans une ambiance bon enfant où, comme à l’échiquier, on se testait sans jamais se lasser.

De la convivialité à l’organisation : la naissance des clubs dans la ville

La France entière a connu une explosion des clubs d’échecs après-guerre, et Pertuis n’a pas fait exception. Portés par la Fédération Française des Échecs (FFE, fondée en 1921), les premiers clubs vauclusiens émergent progressivement - Avignon, Orange, Carpentras... mais il faudra attendre les années 1970 pour voir Pertuis créer son propre club structuré.

Le Club d’Échecs de Pertuis naît officiellement en 1976, sous l’impulsion de passionnés souhaitant offrir une alternative aux traditionnelles parties en café. Installé à ses débuts dans une salle polyvalente prêtée par la mairie, il compte une douzaine de membres fondateurs. Très vite, le club attire tous les âges : collégiens, enseignants, retraités, et même quelques commerçants curieux de découvrir cet étrange sport cérébral réputé "pour les intellectuels".

  • Première présidence : Jean-Pierre Chabert, enseignant au collège de la ville, qui dynamisera le club par des initiations en milieu scolaire.
  • Diversification des activités : organisation de soirées blitz, tournois internes et des premières confrontations amicales avec le club d’Aix-en-Provence.
  • Effectif : 35 licenciés dès 1982, dont 10 jeunes de moins de 15 ans (source : archives FFE, 1983).

Pertuis, terre de tournoi : événements marquants et joueurs emblématiques

Organiser un tournoi d’échecs, c’est un peu comme concocter une bonne ratatouille : il faut du temps, l’ambition d’y rassembler tous les goûts, et l’envie d’en faire profiter la communauté. Le premier tournoi officiel pertuisien naît, timidement, en octobre 1981 et rencontre un succès relatif — 18 participants, majoritairement locaux, mais une réelle effervescence autour de l’évènement.

  • Années 1990 : montée en puissance avec le “Trophée du Luberon” qui attire des joueurs venus d’apt, de Cavaillon et même de Marseille.
  • Une invitée de marque : la Maître FIDE Céline Roos (source : Nouveau Midi, édition Vaucluse, avril 1997) offre une simultanée mémorable au club.
  • Affluence record : en 2002, le tournoi d’automne réunit 62 compétiteurs et 9 clubs différents dans la salle Georges Jouvin.

Des anecdotes, ici, il n’en manque pas. Qui se souvient lors d’un tournoi scolaire en 2011, d’un élève de 7 ans renversant accidentellement toutes les pièces à l’instant même où il annonçait “échec et mat” ? Ou de cette finale interclubs haletante en 2016 où Pertuis s’impose devant Avignon, dans la dernière ronde, au terme d’une rencontre qui aurait ravi même Steinitz !

Comment la passion s’ancre dans la ville : écoles, bibliothèque et partenariats

La transmission fait partie de l’ADN local. Dès les années 80, à l’initiative des enseignants et éducateurs du club, les échecs font leur apparition dans certaines écoles primaires de Pertuis. L’expérience s’élargit avec la création d’ateliers réguliers au collège Marie Mauron dans les années 2000, fédérant chaque année une vingtaine de jeunes autour du jeu.

Plus surprenant pour certains, la bibliothèque municipale propose depuis 2013 un “coin échecs” où les enfants peuvent emprunter, en plus des classiques bandes dessinées, des jeux d’échecs magnétiques et quelques ouvrages de stratégie adaptés à leur âge (source : site de la médiathèque Les Carmes).

  • Animations publiques : sessions d’initiation lors du Forum des Associations chaque septembre, et tables d’échecs installées en plein air lors de la Fête de la Saint-Martin.
  • Partenariats : avec la MJC, la maison de retraite “Les Amandiers” (organisation de matchs intergénérationnels depuis 2018), et plus ponctuellement le centre de loisirs.

Des chiffres, des noms, des histoires

On dit souvent que “les chiffres parlent d’eux-mêmes” : à Pertuis, c’est une partie d’échecs où chaque coup a compté, parfois discrètement, parfois avec éclat.

  • Nombre de licenciés : le club a oscillé entre 25 et 65 membres selon les saisons entre 1990 et 2023 (chiffres FFE), avec un net regain d’intérêt après 2020, probablement lié à l’essor des échecs en ligne et l’effet “Queen’s Gambit”.
  • Joueurs titrés : aucun Maître International résident, mais plusieurs joueurs ayant dépassé les 2000 points Elo sont passés par les rangs locaux.
  • Tournois organisés : environ 2 tournois “open” par an depuis 2016, sans compter les compétitions scolaires et interclubs du district rural Sud-Luberon.
  • Portée régionale : en 2017, une équipe jeunes termine vice-championne de Vaucluse (catégorie poussins). L’équipe adulte s’est retrouvée à plusieurs reprises en départementale 1, affrontant les solides équipes de Sorgues et Orange.

De nombreux anciens restent attachés à la vie du club, à l’image de Pierre Bardou, un vétéran qui, après 40 ans de pratique, garde toujours le même sourire (et la même envie de mater en trois coups) ; ou encore de la famille Delmas, trois générations de joueurs ayant partagé les joies et peines du club, au fil des décennies.

Quand l’échiquier s’ouvre sur la ville : la place publique et le renouveau numérique

Dans les années 2010, à l’heure où smartphones et réseaux sociaux jalonnent nos vies, les échecs se réinventent à Pertuis, aussi. Des ateliers numériques voient le jour, proposant l’apprentissage sur plateformes en ligne comme Lichess ou Chess.com. En 2020, période de confinement oblige, le club migre temporairement sur Internet et découvre d’autres publics : certains nouveaux membres passionnés n’avaient jamais mis (encore !) les pieds en salle.

  • Tournants récents : organisation de tournois hybrides (physique et en ligne), redynamisation du comité jeunes, présence accrue sur les réseaux sociaux.
  • Nocturnes estivales : depuis 2021, installation de jeux d’échecs surdimensionnés sur la place Jean-Jaurès durant certaines soirées d’été.

Ce mouvement vers l’extérieur — l’échiquier géant, la proximité, la rencontre spontanée — fait partie du charme pertuisien aujourd’hui, donnant au jeu une place visible dans l’espace urbain. L’échiquier n’est plus seulement dans la salle du club, il s’affiche au grand air, ouvert à tous, comme une invitation à jouer... ou à s’arrêter cinq minutes, tout simplement, pour admirer la stratégie d’une partie qui se construit sous nos yeux.

Pertuis et la culture échiquéenne : ce qui fait la singularité locale

Ce qui ressort, à travers toutes ces années, c’est la façon très “à la pertuisienne” d’aborder le jeu. Ici, si la compétition fédère, l’accent reste mis sur la convivialité, la transmission, et un mélange de profils rarement vu ailleurs : étudiants Erasmus venus du lycée Val de Durance, anciens rugbymen reconvertis, professeurs passionnés ou simples curieux.

Le club s’est aussi illustré par quelques initiatives originales : soirées “Échecs & Fromages”, conférences sur l’histoire locale du jeu (avec interventions, notamment, d’Alain Bellenguez, président de la FFE, lors de l’édition 2019 de la “Rentrée des Clubs”), ou encore tournois caritatifs au profit de la Banque Alimentaire.

Et si vous discutez avec les anciens, ils vous raconteront encore l’arrivée d’un certain “Boris”, joueur russe de passage en 2007, qui, lors d'une simultanée improvisée sur la place du Marché, “ne laissa qu’un seul joueur debout… et encore, il était en retard !”.

L’histoire s’écrit… un coup après l’autre

L’histoire des échecs à Pertuis, ce n’est pas une grande saga pleine de tapage, mais une série de petites victoires, de rendez-vous manqués, d’exploits discrets et de passions partagées autour des 64 cases. Elle continue aujourd’hui de s’enrichir, entre traditions tenaces et innovations parfois déroutantes. Qu’on pousse les portes du club ou qu’on croise les joueurs sur la place, on comprend vite : à Pertuis, derrière chaque pion caché, il y a surtout beaucoup de cœur, et c’est sans doute la plus belle des stratégies.

Sources principales : Archives municipales de Pertuis ; Fédération Française des Échecs (FFE), Le Provençal (1954), Nouveau Midi (1997), site de la médiathèque Les Carmes, échanges avec le Club d’Échecs de Pertuis.

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