Rois sans royaume : les clubs d’échecs disparus de Pertuis

02/09/2025

Des pionniers aux oubliés : les premiers clubs d’échecs à Pertuis

Impossible de parler d’échecs à Pertuis sans évoquer les toutes premières initiatives structurées autour de ce jeu qui, déjà à l’époque, attisait la curiosité et la compétition. Le plus ancien club structuré dont on trouve une trace documentée remonte, selon les archives du journal La Provence (édition du 14 mars 1977), aux années 1970.

Ce “Cercle d’Échecs de Pertuis”, installé à la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC), était animé par un petit groupe de passionnés : Maurice Bayle, professeur de mathématiques local, et deux étudiants, Christophe Baron et Hervé Soulié, en furent les premières figures emblématiques. Le club affichait alors une quinzaine de licenciés réguliers, avec des événements parfois ouverts jusqu’à 30 joueurs lors des “simultanées” du samedi après-midi. Le pionnier affichait des ambitions simples : démocratiser le jeu, fédérer les curieux autour de l’échiquier, et proposer des tournois amicaux.

L’ambiance décrit par les anciens membres (source : Bulletin municipal de Pertuis, édition de 1982) était chaleureuse, presque familiale, loin de la stérilité qu’on attribue parfois aux échecs : “On venait autant pour discuter et refaire le monde que pour jouer !” se souvient un ancien participant.

L'essor… puis le repli : la grande époque du club d’échecs de la MJC (1977-1988)

Les années 80 marquent un boom des activités à la MJC, reflet du dynamisme global des associations pertuisiennes. Le club d’échecs prospère : en 1984, on recense jusqu’à 34 licenciés (source : Archives MJC Pertuis, rapport d’activité 1984), avec la création d’une équipe participant au Championnat Régional Provence.

  • Rencontres inter-villages : Les samedis après-midi voyaient affluer des joueurs de La Tour d’Aigues, Villelaure, parfois même d’Aix et Manosque, pour des tournois où café et gâteaux avaient autant d’importance que les pendules !
  • Initié au scolaire : Dès 1985, le club tente des premières animations dans les écoles primaires.
  • Un tournoi-phare : Le “Trophée du Luberon” (né en 1986) rassemble, lors de sa première édition, 27 participants – une petite prouesse pour l’époque.

Cependant, à la fin des années 80, le club subit un essoufflement progressif. Plusieurs facteurs sont avancés, dont la migration de joueurs vers les clubs plus structurés d’Aix-en-Provence et de Manosque, ainsi que la concurrence croissante d’autres activités au sein de la MJC (notamment l’explosion des arts martiaux et des sections informatiques).

Le club cesse ses activités régulières en 1989, après la démission pour raisons personnelles de son président Jacques Féraud. Comme le note le Bulletin Municipal d’octobre 1989, seuls les “inconditionnels” continuent à se retrouver “de temps à autre, entre deux cafés ou une tarte à la figue”.

Le “Cavalier Pertuisién” (1991–1998) : l’aventure associative indépendante

Le vide laissé par l’effacement du club de la MJC ne dure pas longtemps. Dès 1991, un nouveau club, baptisé “Le Cavalier Pertuisién”, voit le jour, cette fois en dehors de la structure MJC. Objectif affiché : s’ouvrir à toute la ville, et aux villages voisins, avec une approche moins dépendante des institutions, et une autonomie dans la gestion.

Les réunions se tiennent d’abord au Centre Social Marie Mauron. Rapidement, le club séduit une vingtaine d’adhérents, aidé par des actions de promotion lors de la Fête des Associations. Parmi ses membres actifs, on compte notamment Claude Pierrat, “l’homme aux 1200 parties par an” selon ses propres notes (source : Archives personnelles Claude Pierrat, 1995-1998), et Geneviève Blanchard, une des rares femmes à avoir décroché un podium régional catégorie vétéran.

Le club se distingue par certaines initiatives originales :

  • Des stages ouverts aux néophytes
  • Un challenge annuel face à Villelaure et Mirabeau (“La Coupe des Trois Villages” : 17 éditions, records de 37 participants en 1996)
  • Des parties estivales en extérieur, place Jean-Jaurès, parfois jusqu’à minuit

Toutefois, à l’approche de l’an 2000, le club rencontre des difficultés financières et organisationnelles. Le départ de certains membres pour raisons professionnelles (beaucoup travaillaient à ITER ou Cadarache) déséquilibre l’équipe dirigeante. En 1998, la dissolution paraît inévitable ; la majorité des pièces du club (jeux en bois, pendules, livres… parfois dédicacés par Anatoli Vaisser, l’invité vedette d’un blitz en 1997) sont données à la bibliothèque municipale et à des écoles environnantes.

Autour des échecs scolaires : les clubs éphémères des collèges et lycées

A côté des clubs tout public, Pertuis a aussi connu plusieurs clubs éphémères, créés et dissous au rythme des années scolaires.

  • Club échiquéen du Collège Pierre de Coubertin (1987-1992) : animé par Mme Guillaumet, professeure de français passionnée, ce club avait une section d’initiation et organisait chaque année un tournoi inter-classes. Le record de participants serait d’une cinquantaine en 1991 (source : Lettres d’infos Collège Coubertin, juin 1991).
  • Atelier Échecs du Lycée Val de Durance (1995-2001) : Tenu d’abord par M. Blanchard, puis relayé par deux animateurs FFE, il touchait surtout les internes lors des longues heures ‘d’étude surveillée’. Le club décroche d’ailleurs en 1999 la 2 place au tournoi régional des lycées.

Ces clubs scolaires, très dépendants de la motivation d’un professeur ou d’un animateur, disparaissent souvent aussi vite qu’ils étaient apparus. Mais leur rôle fut fondamental pour planter la graine de l’échiquier chez de futurs passionnés.

Des raisons multiples à la disparition des clubs

Difficile d’identifier une cause unique à la disparition de ces clubs. À titre d’illustration, une enquête de la Fédération Française des Échecs (FFE) menée en 2001 avance quelques facteurs clés pour l’ensemble des clubs ruraux et semi-urbains, observés aussi à Pertuis :

  1. Rotation des cadres bénévoles : Les clubs vivent beaucoup sur l’engagement de quelques individus. Leur départ, même temporaire, peut entraîner une mise en sommeil, voire une fermeture définitive.
  2. Difficulté de renouveler le public : Passé l’effet de nouveauté, il devient difficile d’attirer les jeunes générations, souvent happées par d’autres loisirs plus médiatisés.
  3. Problèmes de financement et de locaux : Rares sont les clubs ayant des locaux dédiés ou un budget stable sur plusieurs années. Les subventions peuvent fondre — d’autant plus lors d’alternance politique locale.
  4. Concurrence associative : À Pertuis, entre karaté, football et théâtre, la pluralité d’offres rendait le maintien de ‘petits clubs’ d’autant plus précaire.

On retrouve là une constante de la vie associative en France, mais qui prend pour les échecs, moins visibles que d’autres disciplines, une acuité particulière.

Patrimoine vivant : que la mémoire des clubs disparus inspire les échecs de demain

Si ces clubs n’existent plus aujourd’hui, il n’en reste pas moins qu’ils ont semé la passion, transmis les bases et fait naître des vocations. Plusieurs clubs actuels (dont certains ateliers scolaires et certaines initiatives du centre social) se revendiquent d’ailleurs de cet héritage. Des boîtes de pièces, des registres d’inscription, parfois même des trophées subsistent au détour d’une étagère ou d’une buvette associative.

La mémoire de ces clubs disparus nous invite à être vigilants sur la nécessité de renouveler les équipes, d’ouvrir toujours plus l’échiquier aux jeunes et moins jeunes, et de ne jamais sous-estimer la force du lien social tissé autour d’un simple carré de 64 cases.

À Pertuis, comme ailleurs, ce sont autant les clubs passés que présents qui dessinent l’histoire échiquéenne locale. Et à voir la vitalité actuelle, ponctuée de nouvelles initiatives, on peut espérer que les échecs restent longtemps… en mouvement.

Sources et repères pour aller plus loin

  • “La Provence” (édition locale Pertuis, 1977-1986)
  • Bulletin municipal de Pertuis, éditions 1982, 1989
  • Archives MJC Pertuis, Rapports d’activité 1983-1988
  • Archives personnelles Claude Pierrat (1995-1998)
  • Fédération Française des Échecs : enquête “Vie associative : bilans et défis” (2001), www.echecs.asso.fr
  • Lettres d’infos Collège Pierre de Coubertin, juin 1991

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